Perspectives d'agricultures urbaines

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Penser milieux habités, c'est penser équilibres entre cultures agricoles et urbaines, écosystèmes et anthropisation. Si dans une culture rurale, la ferme agricole européenne a constitué un mixte approprié aux conditions socioéconomiques de son époque [1], à l'ère urbaine se concrétisent d'autres dispositifs et d'autres paysages. Ce sont en fait à des changements paradigmatiques dans les façons d'appréhender les rapports des humains aux milieux que nous sommes engagés [2]. Ainsi l'agriculture urbaine est devenue une orientation préconisée par la FAO [3] pour faire face à la perte de terres agricoles et aux besoins alimentaires avec le souci de la qualité des produits consommés (fruits et légumes frais, sains, savoureux...) et du ménagement de l'environnement (gestion des déchets urbains, autonomie énergétique...). Elle prend généralement la forme de jardins individuels ou collectifs mais elle en explore aujourd'hui également d'autres modalités, comme celles d'agricultures verticales. Il s'agit d'imaginer des possibles entre les dynamiques de la culture et de la nature par la mise en œuvre de synergies d'un autre type, alors qu'il est devenu patent que les questions concernant les terres fertiles, l'eau, l'énergie, s'avèrent cruciales. En ce sens, les accords entre agriculture et milieux urbains sont des plus significatifs.
 

L'héritage de la culture du jardin

Qu'ils soient proches des palais, des monastères, des châteaux, des villas ou des habitats urbains, qu'ils aient une visée initiatique, esthétique ou productive, les jardins témoignent de l'exigence requise pour s'allier à ce qui est offert à l'homme et ruser avec ce qui le dépasse, le porte ou le menace.

Ainsi le jardin exprime l'art même de vivre et de modifier un monde qui expose tout autant aux munificences qu'aux cataclysmes. Milieu ordonné arraché au désordre, il représente la fécondité de l'union de la culture à la nature, nécessaire pour transformer, planter, récolter, se ressourcer, renaître. Et ce sont bien la naissance, la germination et la croissance toujours renouvelées qui sont inscrites dans l'origine latine du mot nature, natura, signifiant à la fois « l'action de faire naître » et « le fait de naître ». Ce terme traduit ainsi le grec physis dont la racine « phÚ » veut dire « croître », « pousser », marquant l'importance du végétal comme puissance de devenir.

Quand on s'occupe d'un jardin, on ne peut ignorer les données physiques, biologiques, ni qu'il sera soumis à une nature en mouvement et en gestation, aux cycles de la vie et de la mort qui échappent à la maîtrise des hommes, à des conditions météorologiques, comme à des aléas de toutes sortes. Il s'agit même de « faire avec ». Mais jardins familiaux, ouvriers, communautaires, sociaux, ne correspondent pas seulement à des formes d'autoproduction – qui jouent pourtant un rôle non négligeable dans un mode de vie populaire –, ils sont également lieux de plaisir, de partage, d'échange et de méditation. On s'y promène, on y parle avec des voisins, des passants. Des dons et des contre-dons peuvent circuler. Le formidable travail, les soins attentionnés qu'ils recèlent, et les productions qui en résultent provoquent l'étonnement. Ils deviennent la scène où éclate la magnificence de l'imagination et où se révèle le talent. Combinant la catégorie de l'utile à celle du beau, ils transmuent les espaces de l'assurance et de la sécurité alimentaire entre autres avec le jardin potager, en lieux de jouissance et de création. La poésie, la peinture mais aussi les arts pratiques du jardinier, de l'architecte, du paysagiste, de l'habitant, s'en saisissent pour en faire à la fois une œuvre d'art et une merveille technique : les roses sous la neige ; les jardins suspendus ; ils constituent un laboratoire du savoir mais aussi un creuset d'extravagances. La nature peut s'en trouver méconnaissable tant elle aura été détournée de ses propres voies... C'est le triomphe de l'artifice allant jusqu'à la fabrication de surprenantes productions végétales, mais pouvant aussi dégénérer si la nature de la nature est bafouée.

Les jardins manifestent une sapience, acquise au fil des générations par l'expérience appliquée, par l'apprentissage patient, contrebalançant l'inspiration intempestive qui veut faire œuvre de génie. Dans de nombreuses occurrences, tel le Candide de Voltaire qui ne cesse de répéter qu' « il faut cultiver notre jardin », le jardin et le jardinier sont présentés comme les figures à la fois de l'utilité et de la sagesse, et réciproquement comme ce qui éloigne et repousse l'oisiveté morale et intellectuelle, protégeant de la spéculation vaine et inutile. Le jardinier incarne le savoir persévérant, laborieux et salutaire d'un individu solitaire, contre la présomption ambitieuse et la futilité. Cultiver son jardin devient un appel à s'occuper de ses propres affaires, à « se soucier de soi » selon l'expression de Foucault, en s'attachant à cultiver ce bas-monde. Bref, à œuvrer pour vivre et bien vivre. Le jardin d'Epicure devait permettre de trouver le bonheur, exigeant pour cela de « vivre en accord avec la nature », loin du tumulte et de la superficialité de la scène publique de la cité grecque qui était alors en crise. Ce n'est là ni un luxe, ni un appel à la torpeur et à la nonchalance, mais une prise de conscience de la réalité même, de la condition d'hommes rivés au quotidien et confrontés à leurs limites, à la brièveté de leur vie et à la multiplicité des maux qui les accablent. Souvent considéré comme un « mystérieux chemin » (Novalis) entre ressourcement et initiation – et pas seulement dans « Le songe de Polyphile » –, « le jardin, c'est la plus petite parcelle du monde et puis c'est la totalité du monde. » [4]

Ainsi l'art des jardins est d'abord une école du temps puisqu'il est soumis à l'épreuve du devenir perpétuel, qui fait naître et disparaître ce qui a été engendré. Tout y est en permanente évolution et transformation. L'expérience en est à la fois physique, sensible, émotionnelle et spirituelle. Dans certains jardins, d'Orient ou d'Occident, qui parviennent à toucher les sens et le sens, est exaltée la double alchimie du sensuel et du spirituel. Un rapport à la nature dont nous faisons partie y est cultivé dans une proximité charnelle existentielle. Ce qui permet d'instaurer ou de renouveler de fructueuses relations, et de réactiver de la sorte, dans le chemin d'existence, ce que Maldiney appelle la « surprise d'être ».

Désormais, la prise au sérieux et les ménagements de la biodiversité et de la phytorémédiation s'avérant incontournables, la pensée de l'aménagement urbain est en profonde modification. Quels héritages et quelles mutations envisager ?
 

La réémergence critique des arts urbains de la subsistance

La nécessité d'un développement urbain durable et solidaire exige de s'interroger sur des manières de faire et des capacités pour se maintenir en vie, mais aussi pour rendre la ville aimable, que ce soit dans des économies dites de subsistance ou dans des économies dites avancées.

Si la grande présence des éléments, de l'animal, du végétal, ou encore la conscience d'un temps long dans lequel le passé se conçoit comme un héritage et le présent comme la répétition de gestes et de coutumes perpétuées, ont été longtemps caractéristiques de la culture rurale des sociétés traditionnelles, l'urbain a été associé à des temporalités [5] plus courtes et plus rapides en des tempos et synchronisations croisés ou superposés. Des communications sociales plus distantes et éclatées s'y sont développées, dans lesquelles la mode changeante et les tendances jouent un rôle important, amplifiant le morcellement des vies. L'urbain a incontestablement porté à son paroxysme la vertigineuse labilité des lieux et des liens.

Cette nouvelle condition transforme notamment profondément les pratiques alimentaires. La modernité, qui a brouillé les repères caractéristiques des sociétés traditionnelles, se trouve désormais relayée par une nouvelle orientation : renaturer l'urbain qui s'allie avec une nouvelle « économie affective » urbaine paradoxale située entre consommation et résistance, hygiénisme et esthétisme, cosmopolitisme et localisme, tradition et création, plaisir et citoyenneté, nature et artefact. Elle semble toucher tous les secteurs de la vie, aussi bien domestique que publique. Deux paradoxes s'avèrent centraux :
- Une massification uniformisante associée à une demande de développement du sur-mesure et de revalorisation de la proximité
Le renforcement généralisé d'un double processus de massification et d'individualisation est flagrant. L'influence est généralisée de médias qui véhiculent des références à la fois standardisées et éclatées. Giddens [6] analyse comment, face à la multiplication des styles de vie, les produits du marché rivalisent auprès des clients par différentes options, afin de leur proposer des «offres personnalisées» rencontrant aussi les spécificités nationales ou locales. Ainsi, les valeurs, les pratiques concernant des questions alimentaires sont au croisement de la pression uniformisante d'une société de masse et de formes singulières. Car ce sont tous les modes de vie qui prennent des expressions diversifiées alors même qu'un processus d'homogénéisation se répand.
- Un double souci du sécuritaire et du soin
La hantise de la sécurité devient une des obsessions contemporaines particulièrement prégnantes. S'installe insidieusement dans la vie ordinaire une défiance latente généralisée : craintes de toxicité, de pollution, de manipulations génétiques ou psychologiques... Ulrich Beck présente les sociétés industrielles actuelles comme des sociétés du risque [7] confrontées à une crise profonde des institutions, dans la mesure où elles ne parviennent plus à protéger leurs membres de différents types de maux (insécurité écologique, sociale, politique) qu'elles semblent même distribuer. Cette diffusion d'une peur souterraine participe fortement d'une dégradation de l'être-ensemble comme de l'être-au-monde. La question de la qualité de l'alimentation occupe une place prépondérante dans des sociétés urbaines qui se trouvent écartelées entre une juxtaposition de singularités sérielles, le renforcement de tendances communautaristes associées à des ségrégations et des exclusions, mais aussi une réactivation de pratiques conviviales.

Ainsi le partage du repas, ce lien banal et précieux, ancestral et contemporain à la fois, se perpétue, se perd et se régénère. Plus globalement aussi le souci de l'origine des produits, leur traçabilité, leurs effets sur l'organisme, leur impact sur l'environnement comme leur recyclage, viennent en première ligne. L'engouement fulgurant pour le « bio » apparaît comme un antidote ou un potentiel de régénération dans un contexte fortement marqué, voire déséquilibré par l'artifice. Une aspiration à une « éthique de la sollicitude » se propage. La recherche de dispositifs responsables et de connivences se trouvent mobilisées par l'intégration et la maîtrise de nouvelles technologies, ainsi que par un repositionnement éthico-politique quant aux rapports des cultures à la nature, des sociétés aux techniques et des hommes entre eux pour prendre soin du monde.
 

 

Imaginer d'autres synergies possibles dans les configurations
des milieux habités

Physis et technè sont indissociables dans l'invention d'un art d'habiter et d'une architecture des milieux. Si le désert, la mer, la montagne fascinent parce qu'espaces sauvages, le paysage, le jardin, la ville attirent parce qu'entrelacs de naturel et d'artificiel. A l'ancienne polarité du Moyen Age qui était à la fois opposition et complémentarité de la cité avec sa campagne et avec l'espace sauvage de la forêt du dehors, puis à la polarité liant la ville et la campagne se superpose un autre paradigme : établir un rapport vivifiant entre nature et culture, vie et techne, en explorant différentes voies de rencontres fécondes.

En architecture, il s'agit désormais de savoir s'ajuster aux contextes plutôt que d'en rester à des modèles génériques ou à des recettes préétablies. A l'ère du soutenable, une architecture d'un autre type est à déployer, mettant en synergie la partie et le tout. Dans les établissements humains [8], des alter-modalités [9] de reliances sont donc à penser en tant que dispositifs d'alliances et de coexistences ; ce qui requiert une écologie éthique et esthétique de l'action.

L'abandon de modèle et la revalorisation de la spécificité des situations locales, tout en prenant en compte les enjeux et effets de la globalisation, constituent une des facettes des évolutions au nœud du local et du translocal. Les mises en relations, passages et porosités entre les choses et les êtres, en sont des opérateurs qui œuvrent à l'entrelacement des échelles par lequel le grand et le petit participent d'un continuum. Il s'agit de connexions dont il faut savoir hériter mais qui requièrent également d'être recherchées à partir de relations actives complémentaires, afin de trouver et recréer un certain équilibre entre l'homme et les milieux mixtes. Ce qui nécessite des représentations et des conceptions capables d'articuler différentes échelles problématiques et spatio-temporelles, correspondant non à des formes urbaines a priori mais à des interrelations et des équilibres dynamiques établissant des symbioses fertiles. Bien au-delà d'une « maigre positivité », l'architecture est en charge de tisser des liens et de configurer un monde, devant « l'exigence d'inventer un rapport là où n'est plus donné d'ordre cosmothéologique » [10]. En ce sens, elle est évènement.

 

Des fermes verticales en projet

Face à la perte de terres agricoles, à l'augmentation des urbains, les fermes verticales sont à imaginer et à situer en termes de milieux écologiques, s'intégrant au sol de la ville, au paysage et à l'environnement. Le milieu ne va pas sans multiplicité ; il y a toujours plusieurs milieux (social, naturel, technique, culturel...) qui se superposent et s'entremêlent ; tout milieu requérant comme un biotope de comprendre les interactions, interpénétrations et interdépendances, que ce soit entre facteurs climatiques, mécaniques et chimiques, biotiques ou culturels. Car dans l'artificiel, qui veut dire « fait par l'art », il y a la possibilité d'une démesure, d'une volonté prométhéenne mais aussi celle d'habiletés, de savoir-faire, de ruses, afin de trouver des corythmes.

Ce qui requiert des équilibres et des re-créations entre natures et artifices, cultures agricoles et urbaines. Il s'agit d'intégrer dans une esthétique des agencements transactionnels. Dans les fermes vernaculaires qui participaient du paysage, on cherchait à se protéger du froid, du vent, à se mettre près d'une source ou encore à bénéficier d'un ensoleillement. Dans notre ère d'urgence écologique, ce qui est en jeu avec les fermes verticales, c'est bien toujours de ménager les milieux de vie, d'économiser les ressources, de recycler, de configurer avec l'eau des pluies, les rayons du soleil, les vents, le froid et la chaleur, la germination, les écosystèmes... pour mieux habiter.

 

With courtesy to LUA Agricultural Urbanism LAB, Paris